Dialogue national : une nouvelle offre de paix ou le retour à une obligation présidentielle ?

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Par Analysons Kongo
Politique — Analyse — RDC

Le Président propose-t-il un cadeau ou reconnaît-il une nécessité ?

Le Président Félix Tshisekedi annonce une prochaine adresse à la nation consacrée à l’organisation d’un dialogue national. Dans le message que nous analysons, il présente cette démarche comme une nouvelle approche de paix et insiste sur la nécessité de construire une cohésion nationale.

Une phrase retient particulièrement l’attention : on ne peut pas diriger la République démocratique du Congo seul.

Cette reconnaissance mérite d’être examinée au-delà de son apparente simplicité.

Car si gouverner la RDC nécessite une cohésion nationale, si le dialogue avec les différentes composantes de la société devient aujourd’hui indispensable, une question politique fondamentale se pose :

Pourquoi cette évidence apparaît-elle maintenant ?

Est-ce une nouvelle vision politique ?

Est-ce la conséquence de l’évolution de la guerre et de la situation nationale ?

Est-ce le résultat de pressions diplomatiques et internationales ?

Ou est-ce simplement la reconnaissance tardive d’une réalité politique qui existait déjà ?

C’est là que commence notre analyse.

Ce que dit la Constitution

Avant même de discuter de l’opportunité d’un dialogue, il faut revenir au texte fondamental de la République.

L’article 1er de la Constitution est particulièrement clair : la République démocratique du Congo est, dans ses frontières du 30 juin 1960, un État de droit, indépendant, souverain, uni et indivisible.

Cette formulation est essentielle.

La RDC n’est pas une addition de territoires appartenant à différents camps politiques.

Elle n’est pas un ensemble de communautés que le pouvoir central pourrait réunir ou séparer selon les circonstances.

Elle est constitutionnellement conçue comme un seul État, uni et indivisible.

L’article 2 précise par ailleurs que la RDC est composée de Kinshasa et de 25 provinces dotées de la personnalité juridique. Les provinces sont donc des composantes de l’État congolais ; elles ne constituent pas des États indépendants.

Le Président est déjà constitutionnellement chargé de l’unité

L’autre disposition fondamentale est l’article 69.

La Constitution dispose que le Président de la République est le Chef de l’État, qu’il représente la nation et qu’il est le symbole de l’unité nationale.

Elle lui confie également une fonction d’arbitrage destinée à assurer le fonctionnement régulier des pouvoirs publics et des institutions ainsi que la continuité de l’État.

Autrement dit, la cohésion nationale n’est pas simplement une idée politique que le Président pourrait décider d’adopter lorsqu’il le souhaite.

Elle se trouve au cœur même de sa fonction constitutionnelle.

Son serment va dans le même sens : le Président s’engage notamment à sauvegarder l’unité nationale, à agir dans l’intérêt général et à consacrer ses forces à la promotion du bien commun et de la paix.

C’est pourquoi la formule « je vous offre une nouvelle paix » mérite d’être interrogée.

La paix peut évidemment être une initiative politique majeure.

Mais la recherche de l’unité nationale et du bien commun ne constitue pas, juridiquement, un cadeau personnel du Président à la nation.

C’est une responsabilité attachée à sa fonction.

Alors, le dialogue est-il une faveur ?

C’est probablement la question centrale.

Présenter le dialogue comme une « offre » présidentielle peut avoir une portée politique : le Président peut vouloir montrer qu’il prend l’initiative, qu’il ouvre une nouvelle page et qu’il choisit la paix plutôt que la confrontation.

Sur le plan politique, cette présentation est compréhensible.

Mais sur le plan institutionnel, le raisonnement doit être différent.

Le Président ne fait pas don de l’unité nationale au peuple congolais.

Il exerce une fonction dans un État dont l’unité est déjà consacrée par la Constitution.

Le dialogue peut donc être présenté comme une initiative présidentielle, mais pas comme si la cohésion nationale était une faveur personnelle accordée aux Congolais.

La nuance est importante.

La question qui dérange : où était cette logique auparavant ?

C’est ici que commence le véritable débat politique.

Si le Chef de l’État reconnaît aujourd’hui qu’il est impossible de gouverner seul et qu’une cohésion nationale est indispensable, les citoyens sont en droit de demander :

Pourquoi cette logique n’a-t-elle pas toujours été au centre de l’action politique ?

Cette interrogation ne signifie pas que le dialogue actuel doit être rejeté.

Au contraire.

Un dialogue sérieux, inclusif et orienté vers la paix peut être utile au pays.

Mais son utilité dépendra précisément de son inclusivité, de ses objectifs et de la sincérité de ses participants.

Le problème serait de demander aux Congolais de considérer comme une découverte nouvelle une nécessité qui découle déjà de la nature même de l’État et des responsabilités présidentielles.

Du refus du dialogue au dialogue : qu’est-ce qui a changé ?

C’est ici que la mémoire politique récente doit être prise en compte.

Le Président Tshisekedi a, à différentes périodes, tenu un discours très ferme sur l’idée de négocier avec certains acteurs politiques ou militaires qu’il considérait comme incompatibles avec l’ordre constitutionnel ou la souveraineté nationale.

Le débat actuel soulève donc une question légitime : qu’est-ce qui explique le changement de posture ?

Il serait toutefois imprudent d’affirmer sans preuve que ce changement résulte exclusivement d’une pression internationale ou d’une quelconque stratégie cachée.

Plusieurs explications sont possibles.

Première hypothèse : la réalité de la guerre

Une guerre prolongée peut modifier les calculs politiques.

Lorsque la situation sécuritaire devient suffisamment grave, le pouvoir peut être amené à considérer que les mécanismes politiques doivent compléter les mécanismes militaires.

Dans ce cas, le dialogue serait moins une capitulation qu’une adaptation à une nouvelle réalité.

Deuxième hypothèse : la pression diplomatique

La RDC évolue dans un environnement international complexe.

Les partenaires africains, américains, européens et les organisations internationales ont leurs propres intérêts et leurs propres conceptions de la résolution de la crise.

Il est donc raisonnable de se demander si les pressions diplomatiques ont joué un rôle.

Mais se demander n’est pas démontrer.

À ce stade, cette hypothèse doit rester une question d’analyse, et non une conclusion présentée comme un fait.

Troisième hypothèse : la prise de conscience politique

Il existe aussi une explication beaucoup plus simple.

Le pouvoir aurait pu progressivement arriver à la conclusion qu’une guerre ou une crise politique prolongée ne peut pas être résolue exclusivement par les instruments du pouvoir.

Dans cette lecture, le dialogue ne serait pas une faiblesse.

Il serait le résultat d’une prise de conscience : un pays aussi vaste et complexe que la RDC ne peut durablement fonctionner sur la logique du rapport de force permanent.

Mais dialoguer ne signifie pas tout accepter

Il faut également éviter un autre piège.

Reconnaître la nécessité du dialogue ne signifie pas que toutes les revendications deviennent automatiquement légitimes.

Le dialogue doit avoir des règles.

Il doit respecter la Constitution, l’intégrité territoriale et les principes fondamentaux de la République.

L’article 1er protège précisément le caractère uni et indivisible de l’État.

La question n’est donc pas seulement :

« Qui sera invité ? »

Il faut aussi demander :

« Quel sera l’objectif du dialogue ? »

S’agira-t-il de partager le pouvoir ?

De mettre fin aux hostilités ?

De réformer les institutions ?

De régler les questions sécuritaires ?

De réintégrer certains acteurs dans la vie politique ?

De préparer un nouveau consensus national ?

Ou de légitimer après coup des décisions déjà prises ?

Les Congolais ont le droit de connaître les réponses avant de considérer le dialogue comme une véritable solution.

Le risque d’une nouvelle supercherie politique

Le mot « supercherie » est fort.

Nous ne pouvons donc pas affirmer aujourd’hui que le dialogue annoncé est une supercherie.

Mais nous pouvons poser une question légitime :

Comment éviter qu’un nouveau dialogue ne devienne simplement un mécanisme de partage de pouvoir entre élites ?

La RDC a connu plusieurs conférences, dialogues, négociations et arrangements politiques.

L’expérience historique impose donc de rester vigilant.

Un dialogue qui se limite à distribuer des postes ne constitue pas nécessairement une réconciliation nationale.

Un véritable dialogue devrait répondre aux préoccupations fondamentales de la population :

  • la sécurité ;
  • l’intégrité territoriale ;
  • la justice ;
  • la gouvernance ;
  • la représentation politique ;
  • la reconstruction de l’État ;
  • la question des groupes armés ;
  • le retour des populations déplacées ;
  • et la reconstruction économique.

Une question plus profonde pour le Président

Le Président Tshisekedi peut parfaitement changer de stratégie.

Un chef d’État peut reconnaître qu’une politique n’a pas produit les résultats espérés.

Il peut décider de dialoguer avec ceux avec lesquels il refusait auparavant de négocier.

Il peut même considérer que les circonstances nouvelles exigent une nouvelle approche.

Changer de position n’est pas en soi une faute.

Ce qui mérite d’être demandé, c’est une explication politique claire.

Pourquoi maintenant ?

Qu’est-ce qui a changé ?

Quelles leçons ont été tirées ?

Et surtout :

quelles garanties empêchent que le nouveau dialogue connaisse le même sort que les précédents ?

Notre position : ne pas refuser le dialogue, mais refuser le discours de la faveur

À Analysons Kongo, nous pensons qu’il faut faire une distinction essentielle.

Le dialogue peut être une bonne chose.

La paix est nécessaire.

La cohésion nationale est indispensable.

La recherche d’un compromis politique peut parfois sauver une nation d’une crise plus profonde.

Mais il faut refuser une lecture selon laquelle le Président offrirait généreusement au peuple congolais ce qui serait, en réalité, une responsabilité inhérente à sa fonction.

La Constitution fait du Président le symbole de l’unité nationale et lui confie une mission d’arbitrage institutionnel. Elle affirme également que la RDC est un État uni et indivisible.

Le dialogue n’est donc pas une faveur faite au peuple.

C’est une décision politique qui doit être évaluée à l’aune de l’intérêt général.

La vraie question n’est plus : « Pourquoi dialoguer ? »

La véritable question est désormais :

« Quel dialogue ? »

Un dialogue de circonstance ?

Un dialogue pour partager le pouvoir ?

Un dialogue imposé par la pression extérieure ?

Un dialogue destiné à sortir le pays de la guerre ?

Ou enfin un dialogue capable de reconstruire un véritable contrat national ?

C’est sur ce terrain que le Président sera jugé.

Car les Congolais n’ont pas seulement besoin d’entendre parler de paix.

Ils veulent savoir quelle paix, avec qui, pour quoi faire et avec quelles garanties.

Et surtout, ils veulent que cette fois, le dialogue ne serve pas uniquement ceux qui sont assis autour de la table.

Il doit servir le peuple qui, lui, vit depuis des années les conséquences de la crise.

Conclusion

Le changement de discours présidentiel mérite donc d’être salué s’il ouvre réellement la voie à une paix durable.

Mais il mérite également d’être questionné.

Parce qu’en politique, un changement de position n’est pas seulement un événement : c’est une question.

Hier, certains dialogues semblaient impossibles.

Aujourd’hui, ils deviennent envisageables.

Pourquoi ?

C’est à cette question que le pouvoir doit répondre avec transparence.

Car la paix n’est pas un cadeau présidentiel.

La paix est un droit du peuple et une responsabilité de l’État.

Et dans une République constitutionnellement définie comme unie et indivisible, la cohésion nationale ne devrait jamais être considérée comme une faveur accordée au peuple : elle doit être l’un des fondements permanents de l’action publique.

Analysons Kongo continuera à suivre cette question.