DIALOGUE NATIONAL EN RDC : TSHISEKEDI MET EN PLACE LE COMITÉ D’ORGANISATION, MAIS L’EXCLUSION DE L’AFC/M23 POSE DÉJÀ LA QUESTION DE L’INCLUSIVITÉ
Kinshasa, 13 septembre 2026 —
Par Analyste politique Jean Luc Kamani
Une ordonnance qui lance réellement le processus
Le président de la République, Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo, a franchi dimanche une nouvelle étape dans son projet de Dialogue national pour « la paix, la cohésion et la refondation de l’État ».
Selon l’annonce faite par sa porte-parole, Tina Salama, le chef de l’État a signé une ordonnance portant organisation et fonctionnement du Comité d’organisation du Dialogue national . L’annonce a été relayée dimanche et la porte-parole a renvoyé au journal de la RTNC pour davantage de précisions
Il faut cependant corriger une confusion importante : il ne s’agit pas encore de l’ordonnance qui convoque formellement les assises nationales du Dialogue .
Le dispositif annoncé par la présidence repose sur plusieurs étapes. Le Comité nouvellement établi doit préparer le terrain et remettre ses travaux au chef de l’État. Une seconde ordonnance doit ensuite convoquer formellement le Dialogue, en précisant les principes directeurs, les étapes, les modalités de représentation et les mécanismes de suivi.
Que prévoit le Comité ?
D’après les informations disponibles sur l’ordonnance, le Comité est placé sous l’autorité directe du président de la République .
Il doit notamment :
- préparer les conditions administratives, matérielles, financières, techniques et logistiques du Dialogue ;
- favoriser les contacts et rencontres préalables avec différentes composantes de la société ;
- préparer les termes de référence et la feuille de route ;
- centraliser les contributions issues des consultations ;
- réaliser des études et analyses ;
- préparer les comptes rendus des réunions ;
- travailler à la recherche du consensus ;
- rendre compte régulièrement au président de la République.
Le Comité sera assisté d’un secrétariat technique de onze experts , eux-mêmes désignés par le chef de l’État. Le président pourra également ajouter d’autres personnalités ou personnes-ressources qu’il jugera nécessaires
Un élément mérite particulièrement l’attention : la durée de vie du Comité n’est pas fixée par une échéance précise . Il doit accompagner le processus jusqu’à la remise de son rapport final. Son financement proviendra notamment du Trésor public.
Ce que l’ordonnance ne dit pas encore
C’est ici que commence la véritable bataille politique.
L’ordonnance, telle que rapportée jusqu’à présent, ne fixe pas encore :
- la composition définitive du Dialogue ;
- la liste des participants ;
- la date des assises nationales ;
- le calendrier détaillé ;
- les thèmes définitifs des discussions ;
- les critères complets de représentation des différentes forces politiques.
Ces éléments doivent donc encore être précisés par les prochaines étapes du processus
LE POINT QUI FÂCHE : PEUT-ON PARLER D’UN DIALOGUE « INCLUSIF » ?
C’est probablement la principale question politique soulevée par cette initiative.
Dans son discours du 27 août 2026 , Félix Tshisekedi avait présenté un Dialogue national devant associer les différentes composantes de la société congolaise. Le processus devait commencer dans les 26 provinces , avant les assises nationales à Kinshasa.
Le président avait notamment évoqué les autorités locales, les élus, les partis politiques, la société civile, les confessions religieuses et différents corps professionnels.
Sur le papier, le dispositif apparaît donc grand.
Mais l’inclusivité à une limite politique est clairement posée par le président lui-même.
Félix Tshisekedi a annoncé que les acteurs qui, au moment de l’ouverture du Dialogue, combattent les institutions par les armes, occupent une partie du territoire par la force ou agir, selon l’accusation présidentielle, au service du Rwanda , ne pourraient pas participer au Dialogue.
Cette disposition étau notamment l’ AFC/M23
NOTRE ANALYSE : UN DIALOGUE NATIONAL PEUT-IL ÊTRE INCLUSIF PAR EXCLUSION ?
C’est ici que se trouve le paradoxe du projet Tshisekedi.
Le président veut organiser un dialogue destiné à restaurer la paix, la cohésion nationale et l’autorité de l’État.
Mais il fixe simultanément des catégories d’acteurs qui ne pourront pas prendre place autour de la table.
Cette distinction est politiquement compréhensible : un État peut refuser de donner une légitimité politique à une conquête militaire . Le président a d’ailleurs précisé défendre cette ligne, en refusant que la prise de territoire par les armes puisse devenir un moyen d’obtenir une reconnaissance politique.
Mais le problème devient différent lorsqu’on parle de résolution d’un conflit national .
Si une partie importante de la crise sécuritaire et territoriale se trouve précisément entre les mains d’un acteur exclu du Dialogue, peut-on prétendre résoudre politiquement cette crise sans entendre directement cet acteur ?
C’est toute l’ambiguïté.
Le problème n’est donc pas simplement : « faut-il inviter le M23 ? »
La vraie question est :
Un processus peut-il être qualifié d’inclusif lorsqu’une partie des acteurs directement impliqués dans la crise nationale est exclue de la table politique ?
La réponse de la définition que l’on donne au mot « inclusif ».
Pour le pouvoir, l’inclusivité concerne les forces politiques et sociales qui respectent l’ordre constitutionnel .
Pour ses détracteurs, l’inclusivité doit également englober les acteurs avec lesquels l’État est en conflit, précisément pour trouver une sortie politique à la crise .
Ce sont deux conceptions radicalement différentes du dialogue.
LE PRÉSIDENT GARDE-T-IL LA MAIN ?
Un deuxième élément mérite une attention particulière.
Le Comité d’organisation n’est pas une structure totalement indépendante : il est placé sous l’autorité directe du chef de l’État et ses membres sont désignés par lui . Le secrétariat technique est également nommé par le président. Les orientations présidentielles sont transmises au Comité par le directeur de cabinet.
Cela ne signifie pas automatiquement que le Dialogue sera « truqué » ou qu’il est condamné à l’échec.
Mais cela crée une question de crédibilité institutionnelle .
Un dialogue politique destiné à rapprocher les Congolais divisés gagne généralement en légitimité lorsque les parties manifestent le sentiment que personne ne contrôle seule les règles du jeu.
Or, à ce stade, le pouvoir exécutif conserve une influence déterminante sur la conception et la préparation du processus .
C’est précisément ce qui alimente les critiques de ceux qui réclament une médiation ou une structure préparatoire plus indépendante. Martin Fayulu avait notamment plaidé pour un format plus resserré et un rôle accumulé des confessions religieuses dans la médiatio
DOHA ET LE DIALOGUE NATIONAL : DEUX TABLES POUR UNE MÊME CRISE ?
Autre question majeure : la RDC dispose déjà d’un autre canal de discussions avec l’AFC/M23 à Doha .
La présidence présente donc deux processus distincts :
Doha : négociations avec l’AFC/M23 autour de la crise dans l’Est.
Dialogue national : processus politique interne destiné à traiter la paix, la cohésion et la refondation de l’État.
Le problème est que ces deux crises sont difficiles à séparer complètement.
La guerre à l’Est constitue l’une des principales sources de fragilité politique du pays. Exclure l’AFC/M23 du Dialogue national tout en poursuivant séparément les discussions de Doha revient donc à créer deux espaces politiques parallèles .
Cette architecture peut être défendue : on peut considérer qu’un groupe armé doit négocier les questions militaires et sécuritaires dans un cadre spécifique, tandis que les Congolais discutent entre eux de la gouvernance et de la cohésion nationale.
Mais elle comporte aussi un risque :
que le Dialogue national traite les conséquences politiques d’une crise dont certains des principaux acteurs restent assis à une autre table.
LE VRAI TEST SERA LA DEUXIÈME ORDONNANCE
Pour l’instant, il serait prématuré de condamner définitivement le processus.
Pourquoi ?
Parce que l’ordonnance publiée aujourd’hui n’est qu’une ordonnance de mise en place du mécanisme préparatoire .
Le véritable test viendra avec la prochaine ordonnance.
C’est elle qui devra permettre de répondre aux questions fondamentales :
Qui pourra participer ?
Qui sera exclu ?
Qui désignera les délégués ?
Quelle place sera accordée à l’opposition ?
Quelle place pour la société civile ?
Quel rôle pour les Églises ?
Comment seront représentées les provinces ?
Quelle sera la place des acteurs de l’Est ?
Qui contrôle les conclusions du Dialogue ?
Et surtout :
Les participants pourront-ils réellement modifier l’agenda fixé par le pouvoir ?
C’est cette question qui permettra de distinguer un dialogue national d’une simple consultation politique véritable organisée par le pouvoir.
NOTRE CONCLUSION
L’ordonnance signée ce 13 septembre constitue une avancée institutionnelle réelle , mais elle ne règle encore aucune des grandes controverses politiques entourant le Dialogue.
Elle met en place la machine.
Elle ne dit pas encore qui pourra réellement monter dans le train.
Le président Tshisekedi parle de paix, de cohésion et de refondation de l’État. Son projet prévoit effectivement une consultation des 26 provinces et une participation de nombreuses composantes de la société congolaise. Sur cet aspect, il serait injuste de dire que le projet est, par définition, fermé
Mais l’exclusion annoncée de l’AFC/M23 introduit une contradiction politique majeure.
On peut défendre juridiquement et politiquement l’exclusion d’un mouvement armé. Mais on ne peut pas simultanément ignorer la question de savoir si cette exclusion réduit la portée du mot « inclusif ».
C’est là que se situe aujourd’hui le débat.
Le dialogue voulu par Félix Tshisekedi sera donc jugé moins sur son appellation que sur la liberté réelle de ses participants, l’équilibre de sa représentation, l’indépendance de ses mécanismes préparatoires et sa capacité à traiter les causes profondes de la crise congolaise .
Pour Analyse Kongo , la question fondamentale n’est donc pas seulement :
« Y aura-t-il un Dialogue national ? »
Mais plutôt :
« Qui aura le droit de parler au nom du Congo, qui aura le droit d’être entendu, et qui aura le pouvoir de fixer les limites de ce que les Congolais pourront réellement négocier ? »
Analyste politique Jean Luc Kamani
ANALYZE KONGO — Décrypter le pouvoir, donner du sens à l’actualité congolaise.

