KINSHASA — ANALYSONS KONGO | Jean Kamani
Selon une enquête publiée par Africa Intelligence, plusieurs millions de dollars issus des finances publiques congolaises ont été versés en 2025 à Marthe Kasalu Jibikila, mère du président Félix Tshisekedi, ainsi qu’à plusieurs fondations liées à la famille présidentielle. Ces opérations, présentées dans les écritures comptables comme des règlements de dettes, des subventions ou des interventions économiques et sociales, soulèvent des questions sur la transparence de la gestion des fonds publics.
4,6 millions de dollars versés à la mère du président
D’après Africa Intelligence, la Banque centrale du Congo (BCC) a enregistré trois paiements totalisant 10,6 milliards de francs congolais, soit environ 4,6 millions de dollars, en avril, juin et juillet 2025, au bénéfice de Marthe Kasalu Jibikila et de son défunt époux, Étienne Tshisekedi, ancien Premier ministre décédé en février 2017.
Ces versements auraient été effectués au titre du règlement d’une dette intérieure correspondant aux indemnités de sortie dues à Étienne Tshisekedi après ses passages à la tête du gouvernement sous le régime de Mobutu Sese Seko.
Africa Intelligence souligne que le montant représente environ 541 000 dollars par mois passé à la primature, sur la base des quelque huit mois et demi cumulés évoqués dans son enquête.
Interrogée par le média, la présidence aurait renvoyé la question à la Maison civile du chef de l’État, qui n’aurait pas répondu aux sollicitations.
La Fondation Kasalu aurait reçu près de 877 000 dollars
L’enquête fait également état d’un versement de plus de 2 milliards de francs congolais, soit environ 877 000 dollars, au profit de la Fondation Kasalu, créée en 2021 par Fanny Kasalu Tshisekedi, fille aînée du président.
Selon les informations publiées, une opération de régularisation enregistrée en juillet 2025 évoque la mise à disposition de fonds destinés au rachat d’une production de maïs auprès de cette fondation.
Cette transaction soulève des interrogations sur la nature exacte de l’opération, ses justificatifs et les conditions dans lesquelles une organisation liée à la famille présidentielle a bénéficié de fonds publics. Africa Intelligence indique que la fondation n’a pas répondu à ses sollicitations.
La Fondation Lona et la Fondation Étienne Tshisekedi également concernées
La Fondation Lona, anciennement associée à la première dame Denise Nyakeru Tshisekedi, aurait reçu 1,5 milliard de francs congolais, soit environ 676 000 dollars, en janvier 2025. Le versement est présenté comme la deuxième phase d’une subvention destinée à financer 500 bourses de formation.
Contactée par Africa Intelligence, la fondation a rappelé que son programme de formation professionnelle s’inscrivait dans le cadre d’une convention conclue en 2020 avec le ministère des Affaires sociales. Elle a également indiqué que le Fonds national de promotion et de service social avait reconnu avoir participé au financement d’activités menées avec elle grâce à des ressources du Trésor public.
Toutefois, selon le média, le rattachement précis du paiement de janvier 2025 au programme concerné et l’utilisation exacte des sommes n’avaient pas encore été clarifiés.
De son côté, la Fondation Étienne Tshisekedi, créée par les enfants de l’ancien Premier ministre et présidée par Roger Tshisekedi, frère du chef de l’État, aurait bénéficié de cinq versements totalisant 6,7 milliards de francs congolais, soit environ 2,9 millions de dollars, au cours de l’année 2025.
Ces fonds auraient été enregistrés au titre d’interventions économiques, sociales, culturelles et scientifiques. La fondation n’aurait pas donné suite aux questions du média.
Une question de transparence et de contrôle des finances publiques
Au-delà des montants, cette affaire pose une question essentielle : dans quelles conditions les ressources du Trésor public peuvent-elles financer des indemnités dues à la famille d’un ancien dirigeant ou soutenir des fondations liées à la famille du président en exercice ?
De tels paiements ne constituent pas automatiquement une preuve d’irrégularité. Leur légalité et leur justification dépendent notamment des bases juridiques, des conventions, des décisions budgétaires et des pièces comptables qui les encadrent.
Mais lorsque les bénéficiaires entretiennent des liens familiaux avec le chef de l’État, la transparence doit être particulièrement exigeante. Les autorités concernées doivent pouvoir expliquer les fondements de ces dépenses, les procédures suivies et les résultats obtenus grâce aux fonds publics.
La publication de ces écritures comptables, telles que rapportées par Africa Intelligence, appelle donc des clarifications documentées. Il revient notamment aux organes de contrôle compétents, dont la Cour des comptes, d’examiner les opérations dans le cadre de leurs attributions.
ANALYSE — L’exigence de redevabilité
Dans un pays confronté à d’importants besoins sociaux, économiques et sécuritaires, chaque dépense publique mérite une justification claire. Les indemnités dues à un ancien responsable, les subventions à des fondations et les financements de programmes sociaux relèvent de catégories différentes : ils doivent être examinés séparément, à partir de leurs bases juridiques et de leur exécution réelle.
L’enjeu n’est pas de condamner des bénéficiaires sur la seule base de leur proximité avec le pouvoir, mais de garantir que l’argent public est dépensé conformément à la loi, dans l’intérêt général et sous un contrôle effectif.
Source principale : Africa Intelligence, enquête sur les versements du Trésor public congolais à Marthe Kasalu Jibikila et à des fondations liées à la famille présidentielle.
ANALYSONS KONGO — Jean Kamani

